Interview Expert

Sa diplômée de Kiev arrive en France : comment transformer ses diplômes en emploi

Irina Volkova, conseillère en insertion professionnelle, en entretien avec une consultante ukrainienne autour de documents de diplômes

Une partenaire slave qui s'installe en France détient souvent un ou plusieurs diplômes — mais ces diplômes ne parlent pas d'eux-mêmes aux yeux des employeurs français. Irina Volkova, conseillère en insertion professionnelle, décrit la procédure de reconnaissance, les coûts réels et les erreurs qui font perdre des mois.

Portrait de Irina Volkova
Irina VolkovaConseillère en insertion professionnelle, spécialisée dans l'accompagnement des publics issus d'Ukraine et de l'ex-URSS

Irina Volkova accompagne depuis plus de dix ans des personnes étrangées dans leur parcours vers l'emploi en France, d'abord en mission locale, puis au sein des services publics de l'emploi. Ukrainienne d'origine, arrivée en France à vingt-deux ans après des études de philologie, elle connaît personnellement chaque étape qu'elle fait franchir aux personnes qu'elle reçoit.

Portrait éditorial — entretien synthèse.

Camille Berthier, journaliste spécialisée TopSiteRencontre.com, a rencontré Irina Volkova dans un espace France Travail de la région lyonnaise. Née à Kharkiv, diplômée d’un master de philologie obtenu en Ukraine, Irina Volkova est arrivée en France il y a dix-huit ans et a refait sa vie professionnelle de fond en comble : aide à domicile, traductrice, puis conseillère en insertion. Aujourd’hui, elle accompagne des femmes et des hommes venus d’Ukraine, de Russie, de Biélorussie et d’ailleurs dans le parcours qui mène du diplôme plié dans une valise à la première fiche de paie française. Elle répond avec la précision de celle qui a vécu chaque étape — et qui en voit chaque semaine échouer ou réussir selon des détails que personne ne leur avait expliqués. Pour rappel, ce portrait est un entretien synthèse : le personnage est composite, les situations décrites anonymisées.

Des diplômes qui ne parlent pas d’eux-mêmes en France

Camille Berthier : Vous recevez chaque semaine des femmes ukrainiennes, russes ou biélorusses installées en France avec, souvent, de beaux diplômes. Qu'est-ce qui bloque en premier ?
Irina Volkova : Le blocage n°1 est presque jamais le niveau réel — c'est la traduction du niveau. Une enseignante ukrainienne avec quinze ans d'expérience, une ingénieure biélorusse, une comptable russe : ces femmes arrivent avec des cursus solides, parfois plus longs que les équivalents français. Mais aucun employeur français ne peut lire un diplôme rédigé en cyrillique, et beaucoup de recruteurs confondent « diplôme étranger » avec « niveau inconnu ». Mon travail commence presque toujours par la même phrase : en France, un diplôme étranger ne parle pas de lui-même, il faut lui donner une voix officielle — c'est l'attestation de comparabilité délivrée par le centre ENIC-NARIC France, rattaché à France Éducation International.
Camille Berthier : On voit beaucoup de couples franco-slaves où la partenaire s'installe sans avoir préparé cette dimension. C'est un phénomène que vous observez aussi ?
Irina Volkova : Très fréquent. Le couple a pensé au visa, au mariage, à l'appartement, aux papiers — et l'insertion professionnelle arrive en dernier, comme une formalité. Or c'est souvent elle qui détermine si l'installation tient dans la durée : une personne qui retrouve un statut professionnel s'intègre deux fois plus vite et le couple s'en porte mieux. J'encourage d'ailleurs les conjoints français à venir aux premiers rendez-vous, comme le recommandent les conseillères de notre réseau spécialisées dans l'installation des épouses slaves — l'entourage est un facteur de réussite, pas un détail.

Attestation de comparabilité : la procédure ENIC-NARIC pas à pas

Camille Berthier : Concrètement, comment se passe la demande d'attestation de comparabilité ?
Irina Volkova : C'est entièrement en ligne, sur la plateforme du centre ENIC-NARIC France. La procédure tient en quatre étapes : d'abord une préinscription où l'on décrit le diplôme — pays, établissement, année d'obtention, durée des études ; ensuite la réception, en général sous vingt-quatre heures, d'un courriel avec un numéro de dossier ; puis la constitution du dossier, c'est-à-dire l'envoi des justificatifs — le diplôme lui-même, les relevés de notes année par année, la preuve du programme des études lorsqu'on la possède ; enfin le paiement et l'instruction. L'attestation, quand elle est délivrée, dit au format français ce que vaut le diplôme : « équivalent à un master », « équivalent à une licence », ce genre de formulation. C'est un document que les employeurs comprennent immédiatement.
Camille Berthier : Que se passe-t-il quand les documents originaux sont restés dans le pays, voire sont inaccessibles — un cas fréquent pour les Ukrainiennes depuis 2022 ?
Irina Volkova : C'est un vrai sujet, et il ne faut pas le cacher. L'Ukraine a adapté ses circuits : les services d'état civil ukrainiens délivrent à distance des documents attestant les diplômes, et des copies certifiées conformes peuvent être obtenues via les procédures consulaires ou les plateformes officielles ukrainiennes. Pour la Russie et la Biélorussie, c'est plus lent et parfois plus coûteux, mais faisable dans la majorité des cas. Quand un document est vraiment irrécupérable, il existe des procédures de reconstitution de dossier : on s'appuie alors sur des attestations de l'employeur étranger, des extraits d'archives universitaires. Ça prend plus de temps, mais je l'ai vu aboutir.
Femme ukrainienne en entretien avec une conseillère en insertion professionnelle dans un espace d'accueil lumineux, documents posés sur la table
Le premier rendez-vous d'insertion consiste souvent à faire l'inventaire des diplômes, relevés et attestations disponibles ou reconstituables.

Combien ça coûte, combien de temps ça prend

Camille Berthier : Parlons chiffres : coûts et délais réels, tels que vous les observez en 2026.
Irina Volkova : Côté coût, c'est raisonnable et c'est en deux temps : 20 € pour l'examen de recevabilité du dossier, puis 100 € si le dossier est déclaré recevable et évalué — donc 120 € au total pour un dossier complet. S'y ajoutent les frais annexes, souvent plus lourds : traductions assermentées des diplômes et relevés, environ 30 à 60 € par document selon les langues et les traducteurs, parfois des frais de délivrance ou de légalisation consulaire. Je dis toujours de budgéter entre 200 et 400 € tout compris pour un parcours propre. Côté délai, personne ne vous donnera de promesse ferme : le numéro de dossier arrive vite, mais l'instruction dépend de la complexité du dossier et de la charge du centre. Ce que je vois en pratique : des dossiers simples traités en quelques semaines, des dossiers à reconstituer qui prennent plusieurs mois. La bonne habitude : déposer tôt, pendant que la personne suit son français.

Professions réglementées : un univers à part entière

Camille Berthier : Votre cliente est infirmière, pharmacienne, professeure des écoles. L'attestation ENIC-NARIC suffit-elle ?
Irina Volkova : Non, et c'est l'erreur la plus coûteuse que je corrige. L'attestation de comparabilité n'est pas une autorisation d'exercer : elle dit ce que vaut le diplôme, pas qu'on a le droit d'exercer le métier. Les professions réglementées — santé, enseignement, droit, architecture, comptabilité selon les postes — ont chacune leur autorité et leur procédure : le ministère de la Santé pour les professions médicales via les procédures de vérification des connaissances, l'éducation nationale pour l'enseignement, les ordres pour les professions juridiques. Ces procédures peuvent comporter des épreuves, des stages d'adaptation, parfois une remise à niveau. Le tableau que je remets à chaque consultante résume la logique :
Situation Voie de reconnaissance Réalisme en 2026
Diplôme généraliste (commerce, lettres, ingénierie non réglementée) Attestation ENIC-NARIC puis recherche d’emploi Rapide, coût maîtrisé
Profession réglementée de la santé Procédure ministérielle de reconnaissance, parfois épreuves Long (6-24 mois), à anticiper dès l’arrivée
Enseignement Procédure dédiée éducation nationale Sélectif, souvent après remise à niveau linguistique
Métier manuel ou service qualifié Validation des acquis de l’expérience (VAE) possible Souvent le retour à l’emploi le plus direct
Pas de diplôme formel mais expérience VAE ou certifications professionnelles Efficace après quelques années d’expérience en France
Camille Berthier : Vous orientez donc parfois vers des ponts plutôt que vers la reconnaissance directe.
Irina Volkova : C'est le cœur du métier de conseillère. Une aide-soignante expérimentée n'attendra pas deux ans devant un dossier médical : elle repartira par la formation qualifiante, parfois rémunérée ou éligible au financement des services de l'emploi, qui la replace sur le marché en quelques mois. Une enseignante pourra commencer comme intervenante en langue russe ou ukrainienne — il y a une demande réelle, dans les écoles, les associations, les entreprises — pendant qu'elle prépare sa reconnaissance. L'attestation reste utile dans tous les cas : c'est un socle de crédibilité.

Ukrainiennes sous protection temporaire : un parcours spécifique

Camille Berthier : Depuis 2022, un public spécifique : les femmes ukrainiennes sous protection temporaire. Leur situation diffère-t-elle ?
Irina Volkova : Oui, et de façon importante. La protection temporaire, prorogée jusqu'au 4 mars 2028, donne avec l'autorisation provisoire de séjour le droit de travailler immédiatement — pas besoin d'attendre une procédure d'asile ou un autre titre. France Travail a d'ailleurs ouvert un parcours d'accueil dédié aux personnes déplacées d'Ukraine : un formulaire spécifique, puis la prise en charge par un conseiller qui travaille le projet professionnel, la formation et, quand c'est pertinent, la reconnaissance des diplômes. Concrètement, une femme arrivée en mars peut, si elle est bien accompagnée, être en formation ou en emploi avant l'été. La contrainte, c'est qu'elle arrive souvent sans aucun document — tout a été laissé là-bas. D'où l'importance des circuits ukrainiens de délivrance à distance, et de la patience des conseillers.

Le français, premier employeur de tous les autres

Camille Berthier : Au-delà des papiers, quel est le vrai verrou ?
Irina Volkova : Le français professionnel, sans hésiter. Beaucoup de femmes que je reçois ont un bon niveau conversationnel — elles vivent en France, elles débrouillent le quotidien — mais le français de l'entretien d'embauche, du mail professionnel, de la réunion, c'est un autre sport. Le niveau B1 suffit rarement à un poste qualifié ; on vise B2. Les formations de français langue étrangée (FLE), souvent accessibles via les structures d'accueil, les associations et le compte personnel de formation lorsqu'on a un titre de travail, sont le premier investissement rentable. Et dans un couple franco-slave, le conjoint a un rôle immense : parler français à la maison, corriger sans moquer, regarder les entretiens d'embauche ensemble. C'est une thématique centrale de notre [enquête sur la barrière de la langue dans le quotidien des couples franco-slaves](/blog/barriere-langue-communication-quotidien-couple-franco-slave-2026/) — la langue du couple et la langue du travail ne sont pas la même, et il faut travailler les deux.
Femme adulte souriante suivant un cours de français langue étrangère dans une salle de classe lumineuse, cahier ouvert sur le bureau
La formation de français langue étrangère est le premier investissement rentable avant toute démarche de reconnaissance des diplômes.

Ce qu’un couple franco-slave peut anticiper dès l’arrivée

Camille Berthier : Si vous deviez donner une feuille de route chronologique à un couple franco-slave au moment où elle pose ses valises ?
Irina Volkova : Elle tiendrait sur une page, et elle commence avant les valises, à l'étranger : rassembler et faire traduire les diplômes, relevés de notes et attestations d'emploi dès que possible — c'est infiniment plus facile depuis le pays qu'après coup. Ensuite, dans l'ordre : un, sécuriser le titre de séjour, sans quoi rien d'autre n'est stable ; deux, s'inscrire à France Travail et faire le point FLE ; trois, déposer l'attestation ENIC-NARIC en ligne pendant que le français monte ; quatre, identifier si le métier visé est réglementé, et si oui, démarrer cette procédure en parallèle plutôt que d'attendre l'attestation ; cinq, viser un premier emploi, même pont, pour rentrer dans la vie professionnelle française — un CDD de six mois vaut mieux qu'une année d'attente du poste idéal. Et je le redis : le conjoint français est un acteur de ce plan, pas un spectateur. Ceux qui vivent cette installation comme un projet de couple, comme le décrit notre [enquête sur la vie de couple après l'installation en France](/blog/vie-couple-apres-installation-france-adaptation-quotidien-2026/), s'en sortent nettement mieux que ceux qui traitent la question comme « son problème à elle ».

Trois erreurs qui font perdre des mois

Camille Berthier : Pour finir : vos trois erreurs classiques ?
Irina Volkova : La première : attendre d'avoir un « français parfait » avant de chercher un emploi. Il n'existe pas, et l'attente coûte des mois de cotisations, de contacts, d'ancienneté. La deuxième : croire que l'attestation ENIC-NARIC ouvre les professions réglementées — je l'ai dite, mais elle se paie cher quand on l'apprend trop tard, avec des dossiers engagés dans le mauvais ordre. La troisième : sous-estimer le rôle du premier emploi français. Les recruteurs français regardent d'abord l'expérience française ; une première expérience locale, même modeste, débloque tout le reste — CV, références, réseau. Et puis une quatrième, bonus, parce qu'elle me touche personnellement : refuser les métiers « en dessous » de son diplôme sans voir qu'ils peuvent être des marches-pieds. J'ai été aide à domicile avant de devenir conseillère ; je ne connais pas de parcours rectiligne dans ce métier.
Camille Berthier : Un dernier mot pour les couples qui hésitent encore à se lancer ?
Irina Volkova : Ce que je vois, dix-huit ans après mon propre arrivée, c'est que la France a des portes d'entrée réelles : le droit au travail existe, la procédure de reconnaissance existe, l'accompagnement existe. Ce qui manque, presque toujours, c'est la carte du parcours — on frappe aux mauvaises portes, dans le mauvais ordre. Avec la bonne séquence, les femmes que j'accompagne retrouvent en général un emploi entre six mois et un an et demi selon le métier. C'est long, mais ce n'est pas un mur. Et le couple qui traverse ça ensemble en ressort plus solide — c'est aussi une question de communication au sein du couple, sur laquelle notre [entretien avec une psychologue spécialisée dans les couples interculturels](/blog/interview-psychologue-couple-franco-slave-communication-2026/) apporte un éclairage précieux.

Questions fréquentes

L'attestation ENIC-NARIC permet-elle d'exercer une profession réglementée comme infirmière ou enseignante ?

Non. L'attestation de comparabilité situe le diplôme dans le système français et facilite les démarches auprès des employeurs, mais elle n'est pas une autorisation d'exercer. Pour une profession réglementée, il faut une procédure spécifique auprès de l'autorité compétente du métier visé, souvent plus longue, parfois avec des épreuves de vérification des connaissances.

Combien coûte et combien de temps prend la reconnaissance d'un diplôme en 2026 ?

La procédure ENIC-NARIC coûte 20 € à l'examen de recevabilité, puis 100 € si le dossier est recevable et évalué, pour une demande entièrement en ligne. Le numéro de dossier arrive en général sous 24 heures ; le délai d'instruction global varie selon la complexité des dossiers et la période, sans engagement officiel unique.

Les diplômes ukrainiens, russes, biélorusses ou polonais suivent-ils des règles différentes ?

La procédure ENIC-NARIC est la même quel que soit le pays d'obtention, européen ou non. Ce qui change, c'est le contexte : depuis 2022, les personnes déplacées d'Ukraine sous protection temporaire accèdent au travail sans attendre, et les circuits d'obtention des documents d'état civil ukrainiens ont été adaptés en raison de la guerre.

La protection temporaire donne-t-elle le droit de travailler en France ?

Oui. L'autorisation provisoire de séjour délivrée aux personnes déplacées d'Ukraine autorise l'exercice d'une activité professionnelle. La protection temporaire est prorogée jusqu'au 4 mars 2028. France Travail dispose d'un parcours d'accueil dédié pour ce public.

Par où commencer si la partenaire n'a pas encore de titre de séjour ?

Le titre de séjour vient toujours en premier : sans droit au séjour, pas d'inscription durable à France Travail ni de procédure de reconnaissance réaliste. La séquence rationnelle est donc séjour, puis français (FLE), puis inscription à France Travail et reconnaissance des diplômes en parallèle de la recherche d'emploi.